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Association Blanche Selva - juin 2006.
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"Je sens que l’Art, pour moi, n’est pas un côté de ma
vie qui tantôt se prend et tantôt se quitte, comme l’ombre l’été et
le soleil l’hiver, mais l’expression même de mon esprit"
Blanche Selva
Les principales étapes de sa vie
Nul ne peut dire ce qui a amené la jeune Blanche
Selva, née à Brive le 29 janvier 1884, à se trouver à quatre
ans et demi, devant un piano et à commencer une carrière musicale
exceptionnelle. Dans sa famille proche ou éloignée, on ne fait
pas de musique, il n’y a pas de piano à la maison, son père certes
possède une belle voix, chante souvent, mais en autodidacte.
Pas non plus de professeur de piano attitré, car les obligations
professionnelles de son père, représentant de commerce, obligent
la fillette à suivre les déplacements de la famille, six mois à Marseille,
autant à Montpellier puis de nouveau à Brive, changeant chaque
fois de professeur. Cela ne l’empêche pas de participer à sept
ans à un concert de charité. Un peu plus tard son professeur
de Limoges, qui lui a fait découvrir Bach, conseille, après deux
mois de leçons, de l'envoyer
au Conservatoire de Paris, seul établissement digne de ses dons
précoces.
Blanche
est donc inscrite dans
la classe préparatoire de Madame Sophie Chéné,
admise comme auditrice
libre car elle n’a pas l’âge requis, puis comme élève le 4
novembre 1893. Elle obtient en fin d'année scolaire une première
médaille. Lors de cet examen, le 1er juin 1894,
on relève déjà, pour cette « élève d'avenir »,
ses qualités de lectrice. Blanche entre dans la classe de première année d’Alphonse
Duvernoy. La course au premier prix à laquelle elle se voit alors forcée
de participer lui paraissant néfaste à son développement musical, elle quitte le Conservatoire le 22 juin 1896. « D'art
et de Musique, il n'en était pas question, hors de son âme, de ses rêves
et de ses tentatives personnelles improvisatrices pour se restituer par la
magie des sons » se souviendra-t-elle et elle ira jusqu'à dire qu’elle eut à subir des pressions
et des offenses « de véritables crimes, de ceux même
que la Justice humaine réprouve », de la part de « rivales
et de leurs familles, […], pour empêcher la petite Selva qui gênait ».
Elle abandonne donc le cursus, à douze ans et demi, de cette institution prestigieuse, aboutissement
idéal de générations de jeunes et futurs interprètes dont certains grimpèrent
au firmament de la musique. Théodore Dubois, son directeur, fut
par contre satisfait de ce départ, la jugeant indocile et inapte à la musique !
La
famille quittant alors Paris, s’installe à Genève. Blanche Selva n’a
plus de professeur de piano, mais au bout de six mois, le jour de ses treize ans,
elle donne un concert à la Maison du Peuple de Lausanne et trois mois plus tard interprète
au Kursaal de Montreux un concerto pour piano et orchestre de Camille Saint-Saëns.
Malgré ses succès, elle traverse une période de découragement, déçue par
le fait que ses vues artistiques et musicales soient si éloignées des pratiques
courantes du public, des musiciens et des spécialistes. Elle pense abandonner
la musique et le piano. C’est alors qu’un hasard la mène le 22 janvier 1898 à un
concert genevois où elle entend la Symphonie sur un air montagnard français de Vincent d’Indy. Emportée par la célébration
de la nature qu'on y perçoit, nature qui sera toute sa vie une source d’émerveillement
et un refuge, elle retrouve aussitôt le goût pour la musique … à condition
que ce soit avec ce compositeur. Contrairement à l’idée courante, ce n’est
donc pas Vincent d’Indy qui découvre Blanche Selva. C'est une toute jeune
fille de quatorze ans qui demande à son père de profiter de ses déplacements
professionnels dans le Dauphiné pour rechercher ce maître qui s'est révélé quasi
miraculeusement à elle. Il en retrouve la trace et Blanche Selva rencontre pour
la première fois Vincent d’Indy le 6 août 1899 à Valence. Pour
Blanche qui n’a pas vraiment travaillé son piano depuis plusieurs mois, c'est
une épreuve, pour Vincent d’Indy, une aubaine, et il informe sans
tarder Pierre de Bréville :
« … Une
jeune pianiste extrêmement remarquable (et vous savez que je
ne m’emballe pas pour les pianistes), qui est douée d’un sentiment
musical inné tout à fait extraordinaire … » .
Trente
et un plus tard, le 27 octobre 1930, Blanche Selva
retrouve pour la dernière fois Vincent d'Indy, lorsqu’elle
donne à Barcelone, où elle s'est installée depuis octobre 1924,
un récital en son honneur qui commence par diverses pièces
de Scarlatti, puis trois de ses œuvres, Poème des Montagnes,
Tableaux de voyage et Thème Varié, Fugue et Chanson, la deuxième œuvre qu’il lui avait
dédiée. Le concert est une apothéose, ce sera le dernier, d'Indy est très ému, son élève est devenue un maître : « … et
le piano jeta un grand cri ! ». C'est à cette occasion
que, désignée
par l'Academia de Musica de Barcelona, fondée avec Joan
Llonguerès moins d'un an auparavant, elle exprime à son
Maître qui vient d'être
nommé Président
d'Honneur de l'Academia son crédo artistique
: "Amants
nous même de toute Beauté, ancienne et nouvelle,
nous respectons amoureusement tout ce patrimoine de Beauté que
les dons et le travail persvérant des artistes d'autrefois
ont légué à
ceux d'aujourd'hui. Nous croyons fermement que les efforts
désintéressés des vrais artistes qui existent
aussi de nos jours créent à la suite de leurs
ancètres, une nouvelle richesse
qui va augmentant sans cesse le trésor commun de merveilleuse
et émouvante Beauté". Le lendemain, elle est terrassée par une paralysie qui
l’éloigne désormais
du clavier, des concerts et des récitals. Deux ans lui seront nécessaires
pour se rééduquer afin de retrouver, en vain, l’agilité et la virtuosité passées.
Elle accepte cependant ce naufrage avec stoïcisme et n'en continue pas moins
ses activités d’enseignement, d’écriture et de composition. En 1936, elle
gagne un premier prix pour dix mélodies sur des textes de poètes catalans.
La guerre civile la force à quitter Barcelone d’où elle embarque en septembre
pour Marseille puis se rend à Moulins, accueillie par Albert Sarrazin, ami
et ancien scholiste. En 1938, toujours
enthousiaste, avec de nombreux projets d'écriture, Blanche
Selva s’installe en Auvergne à Saint Saturnin au sud de Clermont-Ferrand.
Privée de moyens réguliers de subsistance, elle y vit dans un isolement profond rompu épisodiquement
par la visite de quelques amis et par de longs échanges épistolaires. Après avoir achevé la composition d’un oratorio et commencé la rédaction d’un testament musical où elle ne put transmettre tout ce qu’elle voulait dire
sur son art pianistique, elle s’éteint à cinquante neuf ans, le 3 décembre
1942, emportée par la maladie.
Entre
le 6 août 1899 et le 27 octobre 1930, s’écoulent donc un peu
plus de trente ans d’une vie consacrée activement et exclusivement à l’art,
encadrée par la figure tutélaire de Vincent d’Indy. Il n'est
cependant pas tout à fait exact d’affirmer que ce compositeur
créa et modela de toutes pièces sa personnalité morale et musicale.
Le goût qu’a toujours eu Blanche Selva pour le travail et les
choses bien accomplies, son altruisme, son respect des règles,
ses profondes convictions chrétiennes, sa rigueur, sont bien l’expression des racines terriennes
de sa famille. La convergence de vue et le partage de valeurs préexistaient
avant sa rencontre avec Vincent d’Indy, car comment expliquer ce réveil prédestiné de
Blanche ce 22 janvier 1898, à la simple audition de la Symphonie sur un air montagnard français ?
Pendant
une vingtaine d’années, de 1899 à 1920, Blanche Selva, « fille
spirituelle » de Vincent d'Indy, est dans le sillage du « Maître », puis
elle prend des distances, non sans difficultés, car la fidélité n'est pas
la moindre de ses qualités, pour continuer seule sa tâche de concertiste
et de pédagogue, principalement à Barcelone, toujours au service de l'Art,
durant une dizaine d'années.
Recrutée par Vincent d’Indy, Blanche Selva commence
donc en 1900 une vie artistique et musicale sans équivalent.
En entrant à la
Schola elle se donne, à seize ans, la mission de transformer les esprits et
les cœurs pour qu’ils puissent contempler le vrai visage de
la musique et à travers lui celui de l’Art :
« Efforçons-nous de comprendre que nous devons à cet
Art un très grand respect et un très grand amour. Sachons qu'il
doit être noble en son objet et pur en ses manifestations.
Que nous soyons compositeurs
ou interprètes,
l'Art va communiquer aux autres notre pensée. C'est le fond de
nous-mêmes qui va être révélé ; ce sont nos secrets désirs, nos
aspirations les plus intimes qui vont se trouver réalisés et
divulgués. Quelle noblesse, alors, doit revêtir l'âme de l'artiste
! Quelle responsabilité lui incombe ! »
Pour mettre en pratique ces hautes
conceptions à la
fois artistiques et morales, elle utilise et se donne d’importants
moyens : les concerts et les récitals, faisant appel au
cœur et à l’émotion ; des conférences et des écrits, s’adressant à l’intelligence
et à la raison ; un enseignement spécifiquement construit. En
un mot, elle veut éduquer, élever l'âme, faire partager l'art.
Marcel Orban se fait à l’occasion le reflet de cette entreprise : « Poursuivant
son œuvre d’éducation artistique, Mlle Blanche Selva en trois
inoubliables soirées, a donné un merveilleux aperçu des sonates
beethovenienne, romantiques et modernes … ». Grâce à la sécurité morale et matérielle qu’elle
doit à son appartenance à la Schola Cantorum et à la caution
qu’elle en reçoit, Blanche prend conscience des capacités dont elle dispose
pour réaliser ces objectifs ; une très grande énergie et une activité physique
débordante, une ténacité, une ardeur, une générosité sans limite
et surtout une pratique du piano portée très tôt au plus haut niveau.
C'est
cependant une solitaire, exigeante pour elle et pour les autres : « Elle avait ses adorations, ses exaltations, ses exclusives », dira Gustave Samazeuilh. On a pu dire qu’elle était primesautière
jusqu’à paraître versatile, mais elle aimait par-dessus tout les échanges à deux
ou à trois, surtout sur des sujets d'art et de philosophie, ceux qui en valaient la peine, non sans toutefois partir
en grands éclats de rire, guettant les réactions de ses amis aux blagues
qu'elle leur faisait. Elle reçu ainsi, les dimanches chez elle, rue de Varenne, Albert Roussel,
Isaac Albéniz, Déodat de Séverac, René de Castéra, Paul Poujaud, Octave Maus …,
souvent sous le regard bienveillant du « Maître », Vincent
d'Indy. Durant ces rares moments de détente, Blanche Selva discutait avec
ses collègues des concerts à venir ou des œuvres qu'ils étaient en train
de composer, donnant son avis et parfois les corrigeant.
Maintes
fois invitée dans les grands salons musicaux, en particulier ceux de la Princesse de Polignac, de Marguerite de Saint-Marceaux, de la Princesse
Cystria, là où se
rencontrent la fine fleur de la musique de l'époque, des célébrités littéraires,
aristocratiques, mondaines, où l'on soigne ses relations, Blanche Selva,
sitôt achevé ce pour quoi elle était conviée, s'en retournait chez elle. Elle n'a, de fait,
jamais été intéressée à faire carrière.
L'interprète.
Blanche
profite de la notoriété de la Schola pour se lancer dans plusieurs séries de concerts
historiques dont cette intégrale de l’œuvre pour clavier de
J. S. Bach. Pour la première fois, une jeune fille de vingt
ans, inconnue jusque là, fait entendre en public à Paris, dans
le cadre de ces dix-sept concerts, Aria
con XXX variationi autrement dit les Variations Goldberg !
« Tous ceux qui suivent les séances
du mardi de chaque semaine à la
Schola Cantorum, vont d’étonnement en étonnement.
Entreprendre de faire connaître dans son intégralité l’œuvre
de piano de J. S. Bach, c’était déjà faire un acte de courage
qui, jusqu’ici n’avait tenté aucun pianiste. Mais pénétrer le
sens intime de chaque pièce, donner à chacune sa physionomie
propre, permettre de saisir que, de tous les musiciens, il n’en
est pas un de plus expressif et de plus varié que J. S. Bach,[ …],
c’est ce à quoi Mlle Blanche Selva a réussi … »
« … C'est, avant et par-dessus tout, un
cerveau musical organisé supérieurement. La compréhension de
l'œuvre est chez elle immédiate. »
Arsène
Alexandre, critique d'art réputé, créateur de la revue Le
Rire Rouge, s'en souviendra encore quelques années plus
tard :
« Lorsqu’elle entreprit, il y a trois ans,
de nous faire connaître, depuis la première note jusqu’à la dernière,
l’œuvre de Bach, depuis le Clavecin
bien tempéré jusqu’aux plus petites suites, depuis le
livre des menuets de sa fillette jusqu’au monumental Art de la fugue, ce fut pour le public passionné, studieux, à la
fois une stupéfaction et une joie.
La
pure et austère beauté de la musique polyphonique
apparaissait dans toute son intégrité à travers ce jeu puissant,
varié et lumineux. Je me souviendrai longtemps entre autres,
de l’expression qui régnait non seulement dans le jeu, mais sur
le visage même de la musicienne lorsqu’elle interpréta le formidable
ensemble des Trente variations. Il était presque aussi instructif de la regarder
que de l’écouter. Elle communiquait réellement en pensée avec
le compositeur : certaine variation adagio fut dramatique au plus haut point et
une joie illumina cette tête volontaire, massive et cependant
pleine de toute sorte de finesse, lorsque les mains lancèrent à toute
volée la variation finale, comme toute une carillonnade de cloches
pascales. »
Puis, à un
rythme très soutenu elle
enchaîne les concerts à la Société Nationale, aux concerts Colonne, Lamoureux, Pasdeloup, chez
Chevillard, chez Sechiari, au Châtelet et dans de nombreuses
autres salles, donnant parfois plusieurs prestations en une
même journée. En janvier 1910, elle donne son 500ème concert ; on peut évaluer à plus
de 1300 le nombre de ses apparitions publiques
jusqu’à ce fameux 27 octobre 1930. Une telle activité est non pas une recherche
de performance mais le signe d'un déploiement volontaire et organisé. L’étendue
et la variété de son répertoire en sont d'autres manifestations.
L’éventail
des compositeurs qu’elle interprète va du 17ème au
20ème siècle. Car Blanche Selva veut servir, expliquer,
faire appréhender et aimer tous les compositeurs, toutes les écoles
et toutes les formes
musicales qui lui semblent illustrer et représenter le mieux
sa compréhension de l’Art. Ces formes musicales dont elle a fait une
brillante acquisition lorsqu’elle est élève à la Schola dans les classes d’harmonie, de chant grégorien,
de contrepoint, d’histoire de la musique et de composition lui sont en effet
toutes familières.
Elle
interprète les compositeurs du 17ème siècle français,
François Couperin, Jean-Philippe Rameau, Pierre Dandrieu ; italiens, Giuseppe
Tartini, Bernardo Pasquini, Francesco Geminiani ; allemands comme Johann
Kuhnau et bien sûr Jean-Sébastien Bach, Wolfgang Amadeus Mozart,
Ludwig van Beethoven dont elle donne plusieurs fois les 32 sonates, et les
romantiques Robert Schumann, Franz Schubert, Frédéric Chopin, Carl Maria
von Weber, Franz Liszt.
Parmi
les compositeurs qui figurent aussi régulièrement dans ses programmes, Blanche
Selva donne une place importante aux musiciens contemporains
dont les œuvres majeures sont les témoins de la vigueur de la
vie musicale de son temps et qu’elle a souvent créées, comme
celles de César Franck, Emmanuel Chabrier, Alexis de Castillon,
Ernest Chausson, Paul Dukas, Isaac
Albéniz, Albéric Magnard, Déodat de Séverac, Albert Roussel,
Gabriel Fauré, Vincent d’Indy, Georges Martin Witkowski, Jean
Aimable Roger-Ducasse, Joseph Guy Ropartz.
Ainsi à Bruxelles,
elle vient simplement et régulièrement, pendant plus de dix ans,
« Avec
la ponctualité qu'ont seuls les dieux ou les humains trop occupés
pour se permettre un retard, Blanche Selva ne manqua jamais,
durant onze années consécutives et sans qu'une lettre de rappel
fut même nécessaire, de venir s'asseoir devant le Pleyel de la
Libre Esthétique et d'initier, - avec quelle
maîtrise et quelle autorité ! - aux pages inédites de d'Indy,
de Fauré, de Paul Dukas, d'Albéniz ou de tel jeune encore, un
auditoire subjugué dont elle devint rapidement l'idole. »
Quant à Claude Debussy et Maurice Ravel, il lui faudra un certain
temps pour en accepter les œuvres, pour les mettre dans ses programmes d’abord par éclectisme,
puis à partir de 1918 en pleine connaissance de cause. Lors d'une discussion
en 1906 autour de l’élaboration d'une série de programmes, elle justifie ainsi son choix :
« Sans doute, je fais évidemment une large place à Dukas
dans ces programmes, mais j'ai cherché à appuyer surtout sur
un contemporain de valeur qui n'appartienne pas à la Schola…».
On ne connaît
cependant pas d’interprétation d’elle, en concert ou en récital,
d’œuvres de Stravinski, de Schœnberg ou de
Berg. Dans un article publié en juin 1936 dans la revue
musicale de l’Orfeo Catala (n°390, page
227), Blanche Selva y déclare toutefois :
« ….
On a beaucoup parlé, ces derniers temps, en pour et en contre
des douze sons, en opposition aux sept sons… Chromatisme
et Diatonisme sont en lutte ou, autrement dit, les utilisateurs
du diatonisme contestent ceux du chromatisme, et inversement,
les accusant de « corruption » sonore.
Les douze sons, disent-ils, suppriment l'existence de la
Tonalité, chaque fois que l'égalité des distances supprime
la formation de Dominante et de Tonique et n'ont pas de ce
fait ni commencement ni fin possible et en conséquence ne
peuvent entraîner un mouvement ou une direction. Mais faisons
attention à une telle affirmation. Bien que nous ne pouvons
comparer, au plan de la souplesse, le mode chromatique utilisé selon
les normes du Diatonisme, avec la richesse du Diatonisme
utilisé selon ses propres règles, bien que bien souvent les
mêmes utilisateurs du « Chromatisme » tombent dans l'erreur
d'une très mauvaise distribution des richesses des douze
sons, la faute n'en est ni au Diatonisme des sept, ni au
Chromatisme des douze. Parce qu'en matière de tonalité comme
de modalité, nécessairement il y a toute la succession des
sons reliée par l'élan créateur. Rien ne peut exister sans
comporter en soi-même tonalité et modalité, c'est à dire
une coloration différente d'une autre coloration, une manière
d'être qui est propre à chaque cas, particulier ou général,
selon le cas. ».
Enfin, découvrant en 1919 la musique tchèque,
elle s’en fait une championne enthousiaste et introduit dans
ses concerts en France ou en Tchécoslovaquie les compositeurs
dont elle veut diffuser les œuvres : Joseph Suk, Vitezslav Novak, Bedrich Smetana, Vaclav Stepan,…
Blanche
Selva constitue un tel répertoire parce qu’elle semble pouvoir
tout jouer. Aucune difficulté ne lui paraît être insurmontable.
Ne s'attaque-t-elle pas à seize ans à Islamey de Milij Alexeïevitch Balakirev, œuvre considérée
comme une des plus difficiles du clavier avant Gaspard de la Nuit de
Maurice Ravel.
« Balakirev
avait, cela ne fait pas de doute, la haine des pianistes.
Il a voulu
leur mort. Mais
l'aisance
paisible de Mlle Selva a déjoué ses captieux desseins »,
tel fut un souvenir de Madeleine Maus. Blanche
n’a apparemment aucune difficulté à créer les quatre cahiers
d'Iberia, œuvre redoutable. Eprise de perfection, elle
ne viendra réellement à bout de Lavapiès qu’en 1914, cinq ans après la mort d'Albéniz.
« J'espère pouvoir vous sortir les 12 Iberia à peu
près bien à la rentrée […] oui, je pense arriver à dompter le « Lavapiès » !
Pour le moment, je m'empoigne ferme avec lui, mais je l'ai contraint
tout de même à me livrer à peu près toutes ses notes aujourd'hui … » ,
Vincent
d’Indy qui croyait, avec sa Sonate en Mi, avoir écrit
une œuvre difficile, voit avec étonnement comment le jour même
où il la termine, Blanche Selva, s’asseyant au piano, la déchiffre
et l’exécute presque parfaitement. Si les glissandos de quartes d’Alborada del gracioso des Miroirs de
Ravel lui sont de prime abord impossibles à réussir c'est uniquement à cause
de la petitesse de ses mains. Quelques mois après l’avoir essayé, elle trouve
rapidement une technique pour maîtriser l’œuvre. Pour ce qui est de Beethoven, elle le joue déjà très
bien, même avant de connaître le Maître : « C'est la seule femme que j'ai
entendu bien interpréter Beethoven… » avait renchéri d'Indy dans
sa lettre à Pierre de Bréville du 1er décembre 1899. Mais pour Vincent d'Indy, grand
spécialiste du maître de Bonn, cela ne suffisait pas. Il lui avait écrit
en septembre 1905 : « Vous n'êtes pas encore mûre
pour Beethoven » et il lui avait donné pour objectif : « Je
veux que votre interprétation beethovénienne marque un réel progrès intellectuel
sur l'interprétation courante et quelconque que donnent les rares pianistes
qui s'attaquent à cette œuvre… » et six ans pour y parvenir. Elle fut au niveau
requis en deux fois moins de temps et en septembre 1908, alors qu'elle interprète
l'opus 106, il a ce mot : « … c'est la première fois que je comprends
ce final ».
Puisque
la technique ne lui pose aucun problème,
elle peut donner à son jeu toutes les couleurs, les accentuations,
les sonorités nécessaires pour exprimer avec justesse et précision
les sentiments et les intentions du compositeur. Pour elle, l’interprète
doit se faire oublier, s’effacer derrière la musique et devenir
le résonateur soucieux de respecter la pensée de l’auteur.
Parlant des traits les plus
caractéristiques
de ses interprétations, les critiques se montrent tous sensibles à la
qualité sonore et aux richesses expressives que Blanche Selva
sait tirer du piano.
« … on est stupéfait, fasciné et on ne
sait qu’admirer le plus dans son jeu, le mécanisme impeccable
ou la force mâle, la sûreté infaillible, la délicatesse du toucher
ou enfin la fougue, modéré par le sentiment d’un vrai artiste. » .
« … Elle
nous a fait entendre Mlle Blanche Selva. La géniale artiste n'oubliera
pas l'enthousiasme qui a salué son exécution, ce fut, une foudroyante
révélation de beauté, de vérité, d'art supérieur » […] « Parlerons-nous
de technique ? Il n'en est pas de plus somptueuse, de plus complète.
Parlerons-nous de sonorité ? Il n'en est pas de plus belle et
de plus variée. ».
« Mlle Selva avec
l’apparente discrétion qu’on lui connaît et qui n’est qu’une
soumission au génie, excella à faire sentir toute la métaphysique
secrète d’un rythme une fois trouvé. […] elle nous ramène
d’emblée à la raison même de la musique, à ses origines religieuses,
mais d’une religion dionysiaque : c’est le rythme lui-même,
divinisé, qui passe par ses doigts. Elle ferait comprendre
la danse à un aveugle et la musique à un sourd : car
voir ses mains sur le piano est une des plus grandes beautés
que je connaisse. Les corps de Nijinski et de Karsavina dans
le Spectre de la Rose ne dialoguaient
pas avec plus de fougue et de charme expressif que ces deux
mains ; le plaisir des oreilles est multiplié par celui
des yeux. » .
Les
musiciens eux-mêmes, Francis Planté, Déodat de Séverac, Vincent
d'Indy, Joseph Guy Ropartz, Joseph Canteloube, Arthur Honegger,
notamment, rendront compte des possibilités expressives de Blanche
Selva. Louise Llewellyn, cantatrice, épouse du compositeur
américain Tadeusz Jarecki, correspondante
du Musical America écrit en décembre 1908 :
« Ce piano a un son orchestral formé d'un grand
nombre d'instruments. Le timbre de la harpe est là et celui du
trombone, du cornet, du cor français, de la flûte ; et on reconnaît
même lorsqu'elle veut marquer les violons. Un tel contrôle dynamique,
une telle perfection de rythme, une telle mise en évidence de
la forme est d'un intérêt qui ne lasse pas ».
Ce
que confirme Henri Duparc :
« …vous
avez acquis – grâce évidemment à l'application de votre étonnante
théorie sur la pesanteur – une qualité de son tout à fait
extraordinaire : elle l'est dans toutes les nuances dont elle
décuple la valeur expressive, elle l'est particulièrement – m'a-t-il semblé – dans
l'attaque fortissimo des basses : [ …] le piano a sous vos doigts
des timbres différents somme des bois, des cuivres et du quatuor
ou que vous avez à votre disposition plusieurs claviers comme à l'orgue … ».
En résumé, Nadia Boulanger, admirable musicienne, rend
hommage à ses talents d’interprète :
« Sa
compréhension synthétique du rythme détruit la tyrannie de la
barre de mesure, crée de larges périodes, sa sensibilité s'avère
au-dessus de la sensiblerie qui se traduit en petits détails,
ravissants parfois, mais destructeurs d'harmonie. Sa technique
intelligente met des mains conscientes au service de la pensée
[ … ] combien ces mains-là sont intéressantes, qui devancent,
préparent l'élan des gammes, modèlent les sonorités et font vivre
le clavier qu'un manque de contact rend si indifférent, si dur.
Et tout cela, non en virtuose, mais avec un total respect de
l'œuvre … ».
Lors d'une émission radiophonique le 19 janvier
1943, peu de temps après la disparition de Blanche Selva, Gustave
Samazeuilh semblait vouloir faire regretter ceux qui ne pouvaient
désormais plus l’entendre :
« … Et aussi le miracle d'une sonorité véritablement
enchanteresse, tour à tour enveloppée, caressante, pleine, fulgurante,
dont seul le prestigieux magicien du clavier qu'était Claude
Debussy possédait aussi les secrets. […] Les disques que vous
allez entendre, enregistrés à une époque déjà lointaine, vous
en donneront cependant parfois une idée. ».
Cette
qualité de jeu, cette variété de production,
cette prodigalité sonore, Blanche Selva les offre avec profusion
et les fait partager au plus grand nombre possible d'auditeurs.
Elle fait des tournées en Angleterre, Russie, Hollande, Suisse,
Italie, Tchécoslovaquie, Espagne, Belgique, mais c'est en France,
jusque dans les plus petites villes, revenant plusieurs fois,
régulièrement, qu'elle exerce le plus son activité et son apostolat.
« C'est pour nous une bonne fortune inappréciable
que d'entendre la célèbre pianiste Blanche Selva, jeudi prochain,
au Concert de la Schola à Saint Jean de Luz ; les Risler, les
Pugno, les Cortot et autres grands virtuoses viennent-ils jamais
chez-nous ? »
peut-on
lire en commentaire d'un programme de 1910 . Mais pour Blanche Selva, il
s’agit d’abord et avant tout
d’enseigner, d’éduquer par la musique et porter ainsi les auditeurs vers
les plus hauts sommets de l'Art.
L'éducatrice
Dès
son plus jeune âge, Blanche Selva veut former, à treize ans
elle a déjà des élèves et à dix huit ans Vincent d’Indy la
nomme professeur de piano à la Schola ; elle conservera et développera ce poste
jusqu'en 1920. Titulaire de la classe de piano réservée aux femmes à la
Schola, elle ne peut recruter comme elle l'aurait voulu, par
exemple des élèves masculins. Certaines de ses élèves sortiront du lot. Ainsi,
Berthe Poncy venant de Genève en 1917 s'illustrera plus tard aux Etats-Unis
comme professeur de William Bolcom. Mesdemoiselles Recappé-Fuchs, Perrin, Renouleau et Piedelièvre
seront ensuite professeurs à l'Ecole César Franck. En parallèle à ses cours officiels de la Schola, Blanche Selva a très tôt des élèves particuliers, à Paris
et en province, auxquels elle rend visite pendant ses tournées. Leçons ou
cours théoriques l'après-midi dès l'arrivée du train, puis concert à 21 h.
et retour dans la nuit, tel a été une organisation typique de journée pour
Blanche Selva, notamment entre Paris et Lyon. Blanche ouvre ses cours à tout
le monde, sans rechercher spécifiquement de futurs virtuoses et nombre d'élèves
dans l'embarras, surtout pendant la guerre, sont reçus gratuitement.
La
formule concert-causerie ou celle des cours illustrés d'histoire de la musique
qu’elle pratique devant un public d'élèves ou d'étudiants
est une manière plus directe d’enseigner. Elle se prête ainsi volontiers à mettre
certains publics aux « normes » de la Schola, notamment à Lyon, fief de son ami Georges Martin
Witkowski, par des séries de cours de perfectionnement, alternant exposés
et exemples musicaux. Sa première conférence a
lieu à Saint Jean de Luz le 13 octobre 1910. Une autre conférence faite à Beaune
le 21 mars 1911, intitulée « Causerie sur l'art » est l’une
des premières occasions donnée à Blanche Selva pour s’expliquer, autrement
que par le biais de l’interprétation d’une œuvre au piano, sur les raisons
de son attachement à l’Art. « L'Art est un moyen de vie » répète-t-elle
d’après Vincent d’Indy.
« L'Art, unique en son moyen, qui est l'expression
esthétique des sentiments, cherche donc par cela même, la beauté ;
or la beauté n'est autre chose que l'obéissance à l'ordre. » […] « Apprenons aux jeunes intelligences à se
pencher avec respect et amour sur toute manifestation de beauté ;
demandons à la volonté de faire effort dignement et avancer dans
le chemin de la perfection. L'étude de l'Art, ainsi comprise,
est un admirable travail moral. » .
Blanche Selva se retrouve entièrement dans cette
affirmation, n'est-ce pas la clé de lecture de son Enseignement
Musical de la Technique du Piano et elle
conclut cette conférence en disant : « La technique est
l'ensemble des moyens nécessaires pour arriver à la plus parfaite
expression de la pensée. », fil conducteur de cet ouvrage.
Nombreux
sont les textes et les articles qu'elle écrit
pour faire connaître ses vues et exposer sa philosophie sur l'Art.
Ce travail sera complété par la révision,
les annotations, les doigtés et les conseils d'interprétation
que Blanche Selva insère dans près de deux cents partitions, comme
pour transmettre un peu des secrets de son art.
Ces
travaux lui servent d'abord à préparer la rédaction de son
livre sur la sonate, qu'Alfred Bruneau lui avait demandé d'écrire, reconnaissant
là son expertise du genre. Dans le deuxième chapitre, consacré à l'interprétation
elle réaffirme sa profession de foi d’interprète:
« … l'interprète doit disparaître pour que l'œuvre
se réalise. Il doit se donner tout entier et ne jamais penser à lui… Si
le compositeur ne doit être, réellement, que le serviteur de
son art, l'interprète n'est que le serviteur de ce serviteur
et son unique gloire est de passer inaperçu… »,
que
Blanche Selva suit à la lettre.
Elle
sait aussi mêler intimement théorie et pratique, notamment
pour ses cours d’interprétation de l’Ecole Normale de Musique
où elle fait d’abord jouer les élèves, puis montre comment
il faut s’y prendre. Son Exposé & Démonstration de l'Enseignement
Logique du Piano prononcé et réalisé le 9 juin 1923 à la salle Pleyel ou les
sessions explicatives avant l’exécution des sonates de Beethoven à Barcelone
en 1926/27 et qui furent publiées sous le titre Les Sonates de Beethoven en sont des illustrations.
Sa
solide expérience d'interprète et de professeur, aboutissant à ce
que Vincent d'Indy dénommait le « néo-piano » lui permet d’écrire son monumental traité l'Enseignement
Musical de la Technique du Piano,
ouvrage en 7 volumes, totalisant plus de 1000 pages, fruit d'une longue réflexion
s'appuyant sur de nombreuses lectures.
Cet
enseignement ne doit pas être considéré comme une méthode ou un mécanisme,
mais plutôt comme le soubassement de l'approche artistique de Blanche Selva.
Il est construit de façon très progressive et sa structure claire et logique en fait un manuel de référence destiné aux
professeurs ou à tous ceux qui veulent en connaître et en appliquer les principes.
On y trouve non seulement la description minutieuse de toutes les techniques
qu'elle considérait comme nécessaires et suffisantes, donnant pour chacune,
sa position et sa raison d'être dans l'ensemble, son objectif et la manière
de la mettre en œuvre, le tout accompagné de nombreuses illustrations détaillées
et d'exercices expliqués.
Andrée
Vidal qui fut son élève et plus tard professeur au Conservatoire
de Nice, résume, dans une revue musicale, cette approche :
« L'enseignement de Blanche Selva est basé sur
la formation logique du pianiste par l'intime coopération
des exigences réelles de l'expression musicale, de la mise
en valeur des richesses instrumentales du piano et des ressources
de l'organisme humain ».
L'adjectif « Musical » figurant
dans le titre de l'ouvrage
est de première importance car il qualifie, éclaire et accompagne
les plus infimes détails du texte, rappelant l'objectif
qui soutient le tout et qui est probablement sans précédent
dans toute la littérature pédagogique du piano.
Dans
son approche Blanche Selva ne met
pas l’élève
immédiatement devant un clavier. Avant toutes choses, elle l'amène à préparer tout l'appareil
brachial, épaule, bras, avant-bras, poignet, main, doigts, le dos, les jambes,
le pied, bref tout le corps, les muscles et les articulations. Il doit apprendre à placer la volonté aux endroits
nécessaires et convenables, à se détendre, à se contracter et à respirer,
en un mot à se livrer à une vaste prise de conscience corporelle. Ce préalable
gymnique qui occupe tout la première partie du « Livre Préparatoire » s'inspire
fortement de la gymnastique rythmique qu'Emile Jaques-Dalcroze mit au point à partir
de 1903 à Genève puis dans son premier Institut à Hellerau près de Dresde à partir
de 1910. L'acquisition du rythme, cet élément immatériel, mais cependant fondamental et universel de l'art, est
aussi une deuxième exigence avant d'aborder directement l'instrument. Elle
en parle abondamment dans ce « Livre Préparatoire ».
« Toute la matière [sonore] doit être disciplinée,
chez le musicien, chez l'instrumentiste surtout, pour sa réalisation
dans le Temps. Et il ne peut s'agir, en cela, d'une notion vague
et indéterminée du Temps. Au contraire, c'est un jeu de millièmes
de secondes qui fait, réellement, l'art du Rythme musical », commente-t-elle.
Dans
la deuxième partie de ce livre, Blanche
Selva expose les mouvements verticaux, qui produisent le son
et le silence dont elle parle de façon très détaillée, qui fondent
les trois types de jeux qu'elle met au point entre 1908 et
1910, le jeu appuyé, le jeu éclatant et le jeu indifférent, bases des touchers et des
modes d'attaque qui produisaient la sonorité si spécifique de ses interprétations
et dont parle Henri Duparc. Elle, formidable lectrice, aborde aussi, dans
cette partie du traité, la gymnastique oculaire et
tout ce qui permet au pianiste de maîtriser cette qualité importante dans
l'exécution qu'est la lecture. Ainsi, par respect scrupuleux de l'œuvre et
du compositeur, Blanche Selva avait
toujours en concert la partition devant les yeux pour la lire.
Le « Tome
Un », qui après la parution ultérieure du « Livre
Préparatoire », première et deuxième partie, doit être placé pédagogiquement en troisième position
dans la série des sept volumes, est
essentiellement consacré au jeu appuyé et à son utilisation dans l'exécution
du « neume », cellule musicale élémentaire contenant l'appui et
son prolongement, cellule pour elle capitale, base de l’analyse
musicale. Elle développe dans le « Tome Deux » la technique de
l'empreinte qui, pense-t-elle aussi, est le moyen obligatoire pour acquérir
la précision d'attaque et la distinction claire et correcte des plans sonores
nécessaire à une restitution exacte de l'œuvre.
« Raffermir suffisamment les doigts pour qu’ils
gardent l’empreinte de l’intervalle à faire, sans qu’aucun
mouvement inutile se produise, ceci est la condition nécessaire
de l’adresse et de la netteté. »
Le « Tome
Trois », divisé en deux parties, est consacré au perfectionnement
du trait sous toutes ses formes, c'est à dire, comme elle l'explique,
au déploiement rythmique de l'harmonie. Dans ces pages, très
techniques, remplies d'exercices, elle insiste notamment sur
le fait que le travail
sur la gamme « le trait le plus complexe d'exécution
qui se puisse imaginer », n'est pas pour elle synonyme
d'apprendre le piano.
«Les gammes
sont [en effet,] considérées par l'enseignement courant, comme
une sorte de panacée guérissant ou prévenant toute maladie technique !
Que ne leur demande-t-on pas ? Indépendance, force, agilité,
adresse des doigts, connaissance du clavier, legato du jeu, variété et
beauté de la sonorité… et bien d'autres choses encore !
Et qu'arrive-t-il ? Il advient que la gamme, pour être artistiquement
jouée, demande, en effet, toutes ces qualités, mais qu'elle ne
les fait pas acquérir ».
On
comprend alors que ce traité est moins un moyen d'apprendre
le piano, certains le qualifieront de dogmatique, que le visa
nécessaire pour accéder à l'Art. C'est le manifeste des relations
privilégiées que Blanche Selva entretenait depuis son plus
jeune âge avec Euterpe. Il est intéressant de lire comment
Pierrette Hissarlian-Lagoutte, professeur au Conservatoire
de Genève, a puisé dans cette approche, qu’elle qualifie de
novatrice, pour en dégager les aspects les plus féconds.
En
bonne pédagogue, elle met cependant à la disposition des professeurs
des manuels dactylographiés, sous la forme de près d'une soixantaine cours d’une heure,
pour faciliter la mise en pratique des principes décrits dans son ouvrage
de référence. Pour ce travail long et minutieux, Blanche Selva fut secondée
efficacement par Cécile Piriou-Kunc.
Après
plus de 20 ans d’une vie pleine d’enthousiasme, de conviction
et d’ardeur, consacrée à l’enseignement
de la musique à la
Schola,
Blanche Selva donne sa démission, la seconde après celle du
Conservatoire et pratiquement pour les mêmes raisons. En effet
sa vision artistique n'est plus admise dans les rangs même
où elle avait si longtemps œuvré. Ce « néo-piano »,
dont Vincent d'Indy appréciait certainement la valeur et l'intérêt, remet trop en question la pratique des
professeurs et par ricochet celle des élèves ; elle
choisit donc de partir. Pourtant son activité pédagogique est à ce moment particulièrement
soutenue. Entre 1919 et 1922, tout en conservant son poste de professeur à la Schola, elle donne des cours d’interprétation à l'Ecole Normale de Musique de Paris, accepte
un poste à mi-temps au Conservatoire de Strasbourg que dirige son ami Joseph
Guy Ropartz, s’occupe de son réseau d’élèves, installe ses cours d’été au
Mas del Sol et commence des cours au Conservatoire de Prague. L'ardente promotion
qu'elle fait dès novembre 1919, lors de la venue en France du Quatuor Tchèque
(Karel Hoffman, Josef Suk, Jiri Herold, Ladislav Zelenka) lui vaut en
effet en octobre 1920 une nomination de professeur d'interprétation dans
la capitale tchèque, où des principes musicaux identiques aux siens étaient
sinon déjà pratiqués, du moins connus. Blanche Selva se trouve ainsi plongée
dans cette vie musicale intense que vivaient non seulement les musiciens
mais aussi tout le peuple tchèque et qu'elle ne trouve pas à Paris. Après quatre saisons, où ses concerts et ses récitals
en Bohème, en Moravie et dans les pays proches, sont autant d’occasions pour
faire connaître la musique française depuis Couperin jusqu’à Roussel et Déodat
de Séverac, et où elle récolte les succès habituels, son contrat d’enseignement est rompu en 1924.
Libérée
de ses obligations tchèques, elle reprend en main tous les élèves
qu'elle avait en France, plus ou moins bien suivis jusque là par
des professeurs de bonne volonté, et décide de réorganiser
le tout pour en faire un véritable système d'enseignement décentralisé.
Les professeurs sur lesquels elle s'appuie doivent être désormais
certifiés, c'est à dire être autorisés, après examen, à mettre
en pratique de façon stricte sa méthode. Des niveaux d'aptitude,
sanctionnés par des diplômes, sont créés (il y aura théoriquement
10 degrés). Un bulletin mensuel, La
Chaîne Selvique permet d'assurer la cohésion nécessaire d'un ensemble
dispersé dans toute la France, grâce à diverses informations techniques, notamment
des analyses d'œuvres, des notes d'organisation, des comptes-rendus d'examens.
Blanche Selva qui s'était réservé le droit de parapher les
diplômes, fait régulièrement des tournées d'inspection à l'occasion
de ses concerts. Chaque année, en juillet, de 1922 à 1928,
elle réunit certains élèves et professeurs dans ses « master
class » du Mas del Sol, à Brive dont l’aménagement a englouti
toutes ses économies. On peut y voir un certain nombre de pianistes étrangers,
venant notamment d'Amsterdam, de Prague, de Batavia ou de Chicago.
Une
telle entreprise d'enseignement privé du piano semble ne pas
avoir eu d'équivalent. De novembre 1923 à avril 1924, elle
décerne près de trois cent cinquante diplômes, aussi bien à des élèves qu’à des professeurs. Mais
Blanche Selva ne dispose pas des moyens qui lui permettraient de poursuivre
et de développer ce projet. Cet échec relatif précipite son installation à Barcelone
et met fin prématurément à cette école originale. Des professeurs se réclamant
de son enseignement la
pratiqueront encore après la deuxième Guerre Mondiale.
A
partir d’octobre 1924, Blanche Selva demeure à Barcelone qui
maintenant l'appelle. Elle
vient de rencontrer Joan Massiá, violoniste catalan, de six ans son cadet,
avec qui elle crée un duo. Barcelone est à la fois un refuge et une renaissance. Refuge,
parce les projets qu'elle avait mûris au cours de son séjour à la Schola et développés de 1922 à 1925, n'avaient pas donné les
résultats escomptés, renaissance, parce qu'elle se sent l'héritière de Déodat
de Séverac, qui, peu de temps avant sa mort en 1921, lui avait fait part
de son rêve de création d'une Escola Mediterrània de Música, dont il voyait
le centre à Barcelone et les filiales dispersées jusqu'à Marseille. Elle s'empresse donc de créer à Barcelone une école de musique, « l'Escola Blanca Selva »,
pour poursuivre, mais de façon moins intensive qu'avant, l'activité de professeur qu'elle aura jusqu'à sa
mort. Loin de Paris, l'écho de ses récitals comme celui de ses interprétations
toujours aussi exceptionnelles, ne résonnent plus avec autant d'ampleur qu'auparavant
malgré quelques retours en France et à Paris. Dans la grande ville catalane,
Blanche Selva poursuit inlassablement sa mission d’interprète et de pédagogue.
Avec
la célébration du centenaire de la mort de Beethoven en 1927 à la
mémoire duquel elle donne une longue conférence intitulée « Beethoven,
el nostre Cantor y Germa », avec les concerts expliqués sur Bach et Mozart,
avec l'année du Romanisme en 1929, et grâce aux nombreux concerts de la Societat obrera de Concerts sous la direction de Pablo Casals
où « … le peuple s'intéresse pour les plus hautes manifestations de l'intelligence
et [où] il y a un contact direct entre les esprits les plus cultivés et la
masse des travailleurs », Blanche Selva vit ses derniers bons moments de musique.
La
biographie de Déodat de Séverac qu’elle dédie à Paul
Poujaud et qui paraît en 1930, l'enregistrement de quelques œuvres minutieusement
choisies, la Partita n°1 de Bach, la sonate le Printemps de
Beethoven, Prélude Choral et Fugue et la sonate pour piano et violon de Franck, les Baigneuses
au soleil, la première pièce de En Languedoc et la cinquième de
Cerdaña de l'ami Séverac dont elle a
terminé l'œuvre posthume La Vasque aux Colombes, Sardana de Juli Garetta, en sont les points culminants.
Le
27 octobre 1930, c’est l’accident cérébral et la paralysie.
Adieu ce contrat avec Columbia où elle devait enregistrer toutes
les grandes sonates, les sonates pré-beethovéniennes, celles
de Beethoven, les sonates post-beethovéniennes, les sonates
modernes. Quel dommage aussi de ne pas pouvoir entendre ses Ibérias, à jamais
disparus.
Les
quelques moments de répit qu'elle s'est ménagée au cours de
cette intense vie d'interprète et de professeur, Blanche Selva
les a consacrés à la composition. Ses œuvres, peu nombreuses,
une vingtaine, des pièces pour piano, pour piano et violon,
des mélodies, se répartissent tout au long de sa vie. Leur
style témoigne d'une grande expérience musicale.
Cette
vie illuminée par une foi profonde, raisonnée, militante, au
cœur même d'une extraordinaire passion artistique, fut diversement
appréciée et comprise.
Il
y a plusieurs façons de servir l'art, Blanche Selva n'a pas
choisi la plus facile, ni celle qui assure le plus de pérennité.
L'Art, qui pour elle, était
« Cette zone intermédiaire entre Nature et Gloire,
qu'il plut à Dieu de réserver à l'homme pour qu'il puisse participer
personnellement à la Création».